Régis Debray : "Les lignes de clivage déjouent les étiquettes politiques"

En 1989, le philosophe détaillait dans un texte qui fait date les différences fondamentales entre l’idée de république et celle de démocratie. Que pense-t-il de la confusion qui règne aujourd’hui dans le paysage français ? Un entretien à retrouver dans « Marianne » en kiosques cette semaine.

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Marianne : Vous écriviez : « Ce n’est pas un hasard si les formes monstrueuses de la république excitent à présent mille fois plus de railleries que celles de la démocratie. » Ce constat que vous dressiez en 1989 se vérifie-t-il encore aujourd’hui ? A-t-il pris des formes encore plus graves et plus aiguës (de la reféodalisation du capitalisme aux offensives cléricales, etc.) ?

Régis Debray : La formule H2O n’est pas la découverte des poissons, c’est toujours le bocal du voisin que l’on trouve bizarre. Le nôtre vit comme normal ce fait assez étrange que le forum a pu officialiser son credo, si j’ose dire, à savoir le nihilisme. Tout se vaut, et donc rien ne vaut, on peut appeler cela si vous voulez une forme monstrueuse de démocratisme – « chacun pour soi », « C’est moi le plus beau » et « Ote-toi de là que je m’y mette »… Le plus drôle est qu’on s’y fait assez bien.

Pour certains, le clivage droite-gauche disparaîtrait au profit d’une opposition entre progressistes et conservateurs. Que faut-il penser de cette grille d’analyse ? Rend-elle compte de la complexité du moment présent ?

« On va cul par-dessus tête. »Progressistes versus conservateurs, cela ferait rigoler un enfant de 7 ans. J’ai du mal à présent à suivre les affaires publiques, mais les lignes de clivage déjouent évidemment les étiquettes, et cela n’est pas d’aujourd’hui. Le grand mouvement de libération du capitalisme fut lancé par les soixante-huitards, le drapeau rouge en tête. Mais ils ont sans doute, tout en détruisant l’Etat républicain, fait progresser la société civile. Et nos malheureux socialistes jugeraient aujourd’hui le programme du CNR comme une provocation gauchiste insupportable. On va cul par-dessus tête. Les clivages seraient donc à chercher en sous-sol. Le granit vote à droite et le calcaire, à gauche, disait André Siegfried en regardant la Bretagne. Cent ans après, ce n’est plus tout à fait vrai. Mais l’histoire des mentalités et des inconscients collectifs n’en reste pas moins plus éclairante que les coups de menton des bouchons sur l’eau des sondages qui font semblant de gouverner. S’ils savaient encore parler, lire et écrire, s’ils avaient encore une mémoire et un projet (autre chose que le « en avant, marche »), on pourrait s’intéresser à ce qu’ils disent ou font semblant de faire. Mais je confesse là-dessus avoir décroché, mille excuses.

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>>> Retrouvez l’intégralité de cet entretien dans le numéro de Marianne en kiosques.

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